Les mouvements sociaux, un atout pour l'avenir !

Les mouvements sociaux, un atout pour l’avenir !

1er juillet 2019

Élue à la présidence du MOC et à la vice-présidence de WSM depuis janvier 2019, Ariane Estenne nous livre sa vision des mouvements sociaux, leur avenir et leur rôle dans notre démocratie.

Quel est, d’après vous, le rôle clé des mouvements sociaux dans la société actuelle et leur atout pour l’avenir ?

« Nous pouvons dire qu’actuellement nous vivons dans un contexte de mutation entre un modèle démocratique qui était assez clair et défini, au sortir de la Seconde guerre mondiale, et un nouveau monde dans lequel les citoyens ne se contentent plus de voter tous les 5 ans et de donner une confiance aveugle à leurs élus. Ce monde-là touche clairement à ses limites, tant en termes de fonctionnement qu’en termes de démocratie. A l’heure actuelle, l’enjeu est de taille pour les mouvements sociaux. En effet, nous sommes amenés à jouer un rôle d’intermédiaire entre une population relativement déstructurée, désunie, et les structures politiques qui ne répondent plus aux attentes. J’entends par là que notre société actuelle est plus atomisée qu’auparavant. En effet, nous partageons généralement moins de vécu avec nos voisins. Chacun poursuit un parcours de vie singularisé, empreint d’une certaine individualité. Ce qui réduit le partage des réalités et donc des combats politiques communs. Cependant, malgré cette singularité, les citoyens témoignent, en majorité, que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ne leur convient plus et qu’ils souhaitent s’investir davantage dans les décisions politiques du futur.

Dans ce nouveau contexte, le champ de la démocratie est réinterrogé : Comment participer à la décision politique ? Comment s’impliquer au-delà du fait de voter ? Comment peut-on délibérer ? Comment peut-on trouver de nouvelles réponses ? C’est donc pour accueillir ces questions-là que les mouvements sociaux, tels que le MOC, représentent des acteurs légitimes et stratégiques de la société. Nous ne sommes pas les partis politiques, nous n’assumons pas les décisions exécutives. Par contre, nous structurons les citoyens et les citoyennes et jouons un rôle, à la fois, dans la création de nouvelles idées et de nouveaux modèles, et à la fois, dans l’organisation d’actions collectives faisant pression sur le politique pour la mise en œuvre de leurs décisions. D’où l’expression, qui me paraît tout à fait appropriée, de « corps intermédiaires » que nous représentons en étant présent entre la population et les politiques.

J’ajouterais qu’il ne faut pas minimiser le risque existant venant de toute une série de populistes qui dénient l’importance des mouvements sociaux et qui renforcent l’idée que les citoyens et citoyennes tout.e.s seul.e.s peuvent décider pour eux.elles, sans sentir le besoin de s’organiser. Ces derniers, tels que la NVA, dénient toute légitimité au travail de structuration de la parole que nous réalisons, en prétendant que ce qui est important c’est la pensée de chaque individu. Cette façon d’aborder la citoyenneté représente un affaiblissement du secteur associatif et de toutes les associations qui travaillent pour renforcer les droits humains.

Je continue de défendre que les mouvements sociaux ont un rôle fondamental à jouer pour amorcer ce nouveau monde en travaillant sur une concertation et un dialogue entre tou.te.s les citoyen.ne.s, en les structurant, et en jouant sur les rapports de force. Et, de manière spécifique, l’atout du MOC, c’est que nous réunissons tous les points de vue de la société  : le travail à travers les syndicats, la santé avec les mutuelles, les femmes, les jeunes, les citoyen.ne.s fragilisé.e.s, les services, le monde de la coopération internationale, … Dès lors, le fait que tous ces acteurs soient réunis autour d’une même table de la démocratie et puissent se parler librement permet de créer une intelligence collective, articulant toutes les pensées, et qui renferme tous les enjeux de la société. Je suis consciente que cette caractéristique ‘multi-acteurs’ est à la fois notre atout mais aussi notre défi pour l’avenir de parvenir à continuer à faire ce que nous faisons ensemble. »

Vers où voulez-vous, en tant que Présidente (et avec l’ensemble des acteurs) mener un mouvement comme le MOC ? Et, quelles évolutions espérez-vous voir se projeter dans les mois ou années à venir ?

« Pour ma part, j’imagine le MOC comme un mouvement social qui compte encore davantage dans le paysage politique belge. J’entends par là que lorsque le MOC mène une action ou prend une position, celles-ci puissent véritablement influencer les décisions, les décideurs, le monde politique et médiatique. Pour ce faire, dans mon rôle de Présidente, je ne me vois pas comme une ‘meneuse’ mais plutôt comme l’animatrice d’un processus collectif. Je pense qu’aujourd’hui les priorités veulent que l’on se remette ensemble à travailler sur un plan d’action partagé par toutes les organisations constitutives, avec un cap commun et un projet de société que l’on souhaite atteindre ensemble. En bref, nous voulons être un mouvement social fort qui se base sur un projet politique bien identifié avec des axes prioritaires partagés et une vision à long terme claire et commune. »
.

D’après vous, en quoi notre modèle entre-t-il en contradiction ou, au contraire, en complémentarité avec les autres mouvements populaires qui voient le jour aujourd’hui (gilets jaune, jeunes pour le climat, femmes en grèves, etc.) ? Qu’avons-nous à apprendre de ces mouvements spontanés ?

« Aujourd’hui, à côté des mouvements sociaux historiques et traditionnels, tel que le MOC et ses organisations constitutives, se dessinent des nouvelles façons de se mobiliser qui viennent clairement nous interroger. Je dirais que les mouvements traditionnels restent dans un fonctionnement très vertical et hiérarchisé, en s’investissant au niveau local, puis régional, puis national et que ce schéma ne répond plus assez aux attentes. En tout cas, pas de la même façon que les gilets jaunes ou les marches pour le climat répondent à une certaine demande en s’organisant à travers les réseaux sociaux, sans forcément avoir de structuration, ni de personnalités visibles, ni de leaders, etc. Je suis d’avis que ces mouvements spontanés arrivent au bon moment pour nous permettre de nous interroger sur notre organisation, sur le comment nous laissons place aux gens, à une expression différente, et sur le comment nous pourrions travailler davantage à la façon d’un réseau qui se diffuse plutôt que de manière très pyramidale.

Pour moi, c’est en cela que les initiatives citoyennes viennent nous interroger sur nos pratiques. Cela dit, dans un autre temps, il est important de souligner la légitimité que l’on tire de notre rôle historique dans le paysage politique belge, en tant que MOC, et qui fait que nous ne partons pas d’une page blanche à partir de laquelle nous devrions tout construire, comme c’est le cas pour les nouveaux mouvements sociaux. Nous avons déjà une organisation, une structure qui nous permet de fonctionner de manière légitime et avec stabilité, tant en interne qu’en externe. Quand quelqu’un s’exprime au nom du MOC, il ne s’exprime pas seulement pour elle/lui-même, comme un gilet jaune, mais il s’exprime au nom d’un mouvement social qui représente des milliers de personnes en Belgique. Il est évident que cela donne une autre place à la parole que nous exprimons, car elle représente beaucoup de citoyens et citoyennes.

La question qui se pose pour les nouveaux mouvements sociaux, c’est celle de la pérennisation ou du comment, dans des structures si spontanées et peu structurées, peut-on parvenir à garantir un impact à long terme, sans porte-parole, sans leader, sans personne pour trancher ou décider, sans personne pour prendre la parole au nom des mouvements, etc. Je me pose donc la question de savoir comment, au-delà d’un événement ou d’une réussite, des collectifs, tels que le « Collectif 8 mars », les jeunes pour le climat ou les gilets jaunes,… vont-ils perdurer dans le temps ? Cependant, je confirme que leur démarche est complémentaire à la nôtre et que nous avons toutes et tous à apprendre les uns des autres. Je pense que nous devons apprendre à remettre en question nos pratiques pour comprendre mieux comment laisser plus de place à la parole de plus de gens.  »

Comment rallumer la flamme d’une démocratie en panne, selon vous ?

« Ma réponse à cette question est liée aux réponses précédentes. Selon moi, c’est à travers les mouvements sociaux que cette flamme de la démocratie pourra se rallumer. Pour commencer, c’est important que les personnes qui veulent s’engager soient indignées par ce monde, qu’ensuite, elles puissent, à travers les mouvements sociaux, vivre, à la fois, des expériences transformatrices et collectives et, à la fois, voir qu’il est possible de changer les choses vers plus d’émancipation.

Inutile de rappeler que les mouvements sociaux ont beaucoup de victoires à leur actif. Aujourd’hui, si nous bénéficions d’une sécurité sociale et de droits qui nous protègent, c’est parce que des personnes se sont battues dans les mouvements sociaux au début du siècle pour les obtenir. Je pense donc que la clé pour revitaliser la démocratie est, tout d’abord, d’avoir des lieux pour s’engager positivement et collectivement. Et ensuite, de voir que de nombreux.ses militant.e.s, avant nous, ont acquis des victoires et des droits en plus et donc confirmer que cela sert à quelque chose et qu’il faut le faire.

De plus, il est évident que tous ces enjeux autour des mouvements sociaux en Belgique peuvent et doivent être transférés au niveau international. J’affirme que la question internationale doit être un axe prioritaire du plan d’action de notre mouvement. Etre présent sur les enjeux internationaux a toujours fait partie du spectre de l’action du MOC et, d’après moi, cela doit continuer dans ce sens. D’autres mouvements sociaux de par le monde ont beaucoup de choses à nous apprendre, ici, en Europe. En bref, tout ce redéploiement des mouvements sociaux passe par des articulations entre des mouvements sociaux d’ici et là-bas dans une vision multi-acteurs.  »

Interview réalisée par Stéphanie Vankeer

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