Maria Emeninta (KSBSI) : « Les entreprises sont relativement soucieuses de leur réputation »

Maria Emeninta (KSBSI) : « Les entreprises sont relativement soucieuses de leur réputation »

30 juin 2016

Maria Emeninta s’est rendue, en compagnie de la CSC, de Solidarité Mondiale (WSM) à la Conférence internationale sur le travail en 2016. Elle est chargée au sein du syndicat indonésien KSBSI des relations avec les entreprises multinationales. Bart Verstraeten, notre secrétaire politique, s’est entretenu avec Maria à propos des activités syndicales en Asie, de leur fonctionnement ainsi que de la réputation des entreprises sur place.

En quoi consistent précisément ces activités de KSBSI vis-à-vis des multinationales ?

Maria Emeninta : En 2012, nous avons décidé de développer des activités syndicales dans plusieurs multinationales en Indonésie. Bon nombre de ces entreprises sont toutefois aussi actives dans d’autres pays d’Asie. Depuis 2014, nous sommes en train de développer en Asie un réseau centré sur les multinationales. Ce réseau, soutenu par la CSC, a pour objectif d’organiser des noyaux syndicaux au sein de plusieurs entreprises, puis de faciliter leur collaboration et networking transfrontaliers. Nous entendons de la sorte mieux « contrôler » ces entreprises, nouer un dialogue avec elles concernant les conditions de travail au sein de leur chaîne et résoudre tout conflit du travail spécifique.

Tout cela semble bien prometteur, mais va nécessiter de très nombreux efforts ?

Maria Emeninta : Tout à fait, mais l’optimisme reste de mise. Nous avançons pas à pas, car il nous faut tisser de bons contacts avec les différents syndicats en Asie. Quoi qu’il en soit, nous allons nous efforcer de concentrer nos efforts sur plusieurs entreprises, mais il va nous falloir faire des choix. Nous sommes en train de cartographier les grands acteurs de la région, une tâche que nous réalisons en partenariat avec les syndicats présents au Cambodge, aux Philippines, en Inde, au Népal et au Vietnam. Celle-ci nous servira à poser des choix ciblés.

Quel regard portez-vous sur cette discussion générale à la conférence de l’OIT, qui porte sur les défauts de travail décent dans les chaînes globales d’approvisionnement ?

Maria Emeninta : Cette discussion a été préparée de façon minutieuse, fin avril 2016, lors d’un séminaire international à Jakarta, organisé par KSBSI, la CSC, Solidarité Mondiale, le syndicat basque ELA et la Confédération syndicale internationale. De concert avec nos partenaires, nous avons mené une réflexion stratégique sur les priorités que nous devrions avancer, priorités que nous avons d’ailleurs énumérées dans notre Outcome Document. C’est là la base même de notre travail de lobbying ici à la Conférence.

Quels sont les aspects spécifiques visés par votre travail de lobbying ?

Si l’inspection du travail arrive certes en première position, la transparence revêt elle aussi une grande importance

Maria Emeninta : L’inspection du travail arrive en première position, parce qu’il existe déjà un tas de normes OIT de qualité, qui ont été transposées correctement dans la législation nationale. Mais à quoi cela peut-il bien servir si les pouvoirs publics ne procèdent pas à un contrôle approfondi du respect de ces lois ? La transparence est également essentielle à nos yeux. Il faut contraindre les entreprises à fournir un listing de tous leurs fournisseurs et sous-traitants, ainsi que de leurs contrats avec ceux-ci. Ce sont en effet ces contrats qui conditionnent en grande partie la charge de travail du reste de la chaîne. Enfin se fait aussi ressentir le besoin d’une norme globale unique et claire en matière d’entreprises et de droits de l’homme. Il existe actuellement une pléthore d’instruments ; or, dans un monde idéal, il faudrait tendre vers un instrument unique applicable à tous.

Une nouvelle convention de l’OIT, alors ?

Maria Emeninta  : C’est en effet l’objectif du groupe des travailleurs à l’OIT. Mais force nous a été rapidement de constater que ce n’est pas la volonté des employeurs. Il y a dès lors lieu de chercher un compromis, en partenariat avec les pouvoirs publics qui ne sont pas contraires à l’idée d’une nouvelle norme OIT. Cela fait des jours déjà que nous sommes en pleine concertation ; vous l’aurez compris, il s’agit là d’un processus extrêmement lent.

Si une nouvelle norme OIT n’est pas pour demain, voyez-vous alors d’autres alternatives valables ?

Maria Emeninta : Oui, nous militons en faveur d’accords plus contraignants entre syndicats, multinationales, et leurs fournisseurs. Ce genre d’accords contraignants est relativement récent. Le « Protocole en matière de liberté d’association » a été signé en juin 2011 en Indonésie ; quant à l’Accord bangladais sur la sécurité incendie et celle des bâtiments, il remonte à mai 2013.

En quoi ces accords sont-ils novateurs ?

Maria Emeninta : Primo, ils sont négociés par les syndicats locaux (et leurs fédérations internationales, les Global Unions) et plusieurs multinationales. En d’autres termes, ces grandes sociétés assument la responsabilité directe des conditions de travail appliquées dans leur chaîne d’approvisionnement. Elles sont donc contraintes de collaborer avec leurs fournisseurs pour faire respecter les engagements pris dans ces accords. Secundo, ces accords sont contraignants. Si les entreprises ne les respectent pas, nous pouvons engager une procédure judiciaire à leur encontre. Cela représente là un solide moyen de pression.

Ce genre d’accords bénéficient-ils d’un soutien public suffisant ?

Les entreprises se rendent compte de la nécessité de procéder à plusieurs changements structurels

Maria Emeninta : Ce n’était assurément pas le cas il y a plusieurs années. Il n’en demeure pas moins que les entreprises sont de plus en plus nombreuses à prendre conscience de la nécessité de procéder à plusieurs changements structurels. Les entreprises étant relativement soucieuses de leur réputation, elles ne souhaitent dès lors pas se retrouver régulièrement sous les feux de la rampe avec un nouvel accident tragique survenant chez l’un de leurs fournisseurs. Aussi, nous avons plaidé à Genève pour l’ajout, dans les conclusions finales, d’une référence à ce genre d’accords. Le Protocole indonésien et l’accord bangladais constituent en effet de bons exemples pouvant servir de source d’inspiration.

Au sein de cette Commission, vous faites également partie du « Bureau ». Qu’est-ce que cela implique ?

Maria Emeninta  : Au sein de chaque Commission, le groupe des travailleurs nomme un Bureau, qui assure l’interface entre notre Présidente et le reste du groupe. Ledit Bureau se compose de deux représentants par région. Mon collègue du syndicat japonais RENGO et moi-même consultons nos collègues d’Asie et nous communiquons leurs points d’attention à la Présidente. Lorsque cette dernière nous informe de l’état d’avancement des négociations, nous transmettons à notre tour ces informations à nos collègues d’Asie.

Cela donne-t-il des résultats ?

Maria Emeninta  : Absolument. À un moment donné, nous devions nous faire une opinion de la position adoptée par les pouvoirs publics par rapport aux nouvelles normes OIT applicables à la chaîne d’approvisionnement. Nous avons alors partagé le travail et plusieurs d’entre nous se sont entretenus avec les représentants de Chine, du Japon, du Vietnam et du Népal.

Et ?

Maria Emeninta : À l’heure actuelle, aucun d’entre eux ne se prononce ouvertement sur une nouvelle norme OIT. Par contre, attendu qu’ils perçoivent la nécessité d’une nouvelle réglementation, ils ont indiqué qu’il serait peut-être opportun d’envisager une réunion tripartite d’experts. Cette dernière sera alors chargée d’analyser si l’arsenal actuel de normes OIT suffit pour relever les défis liés à la chaîne d’approvisionnement. Dans le cas contraire, elle pourra formuler une proposition de révision des normes existantes ou l’élaboration d’une nouvelle norme. J’espère de tout cœur que ce point controversé sera bel et bien intégré aux conclusions finales de la Conférence.

Bart Verstraeten

Si vous souhaitez lire le Protocole indonésien en matière de liberté d’association, consultez le site Web d’Oxfam ou celui de la CSI (Confédération syndicale internationale).

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